Lapidation et crimes d’honneur : le monstre étranger

Lapidation et crimes d'honneur - Le bout du nez

Au Canada, l’on semble considérer les crimes d’honneur perpétrés contre les femmes comme appartenant à un autre temps et une autre réalité. Mes amies et moi n’avons, effectivement, pas grandi dans la terreur des représailles familiales pour avoir refusé un mariage forcé ou avoir rompu notre hymen en pratiquant du sport. Soit. Par chance, j’habite un pays qui respecte aujourd’hui les droits et libertés des femmes. Mais sommes-nous réellement à l’abri des comportements machistes de nos pères et de nos frères? L’honneur familial ne repose-t-il pas aussi, silencieusement, sur les épaules des femmes dans plusieurs de nos clans?

Avant de pointer du doigt à l’aveuglette une culture étrangère qui punit ses femmes à coups de pierres, nous devrions nous pencher sur les marques qu’ont laissées dans nos mœurs l’église catholique et le patriarcat.

Il n’y a pas si longtemps, dans mon propre pays, l’on qualifiait d’illégitimes les enfants nés hors mariage. Pour sauver l’honneur familial, la jeune mère se voyait contrainte de donner l’enfant en adoption ou de l’abandonner dans une crèche. Dès 1930, en plein cœur de la crise, la plupart de ces enfants « illégitimes » se retrouvèrent confiés à des orphelinats, avec les histoires d’horreur que l’on connaît (les orphelins de Duplessis, pour ne nommer que ceux-là).

Ma grand-mère maternelle, étant tombée enceinte de son premier enfant hors mariage, dû elle aussi abandonner son poupon aux mains de sa sœur et de son mari, dans le but de laver sa famille de son « péché ». Elle se maria par la suite à mon grand-père et eut huit enfants « légitimes », mais la cruelle injustice vécue hors mariage l’a certainement brisée à tout jamais. Je n’ai connu ma grand-mère que sombre et silencieuse, emmurée dans un mutisme incompréhensible pour l’enfant que j’étais.

Des histoires comme celle de ma grand-mère, il y en eut des milliers au Québec, ma province natale. Nous portons encore en nous des traces de cette époque pas si lointaine où la religion rendit les femmes coupables de déshonorer leur famille, pour un tout ou un rien. Cette époque où des drames furent engendrés au nom du qu’en dira-t-on.

Nos parents n’ont bien sûr pas échappé aux influences de l’idéologie catholique. À combien de reprises ai-je entendu mon père injurier ma sœur, sous le seul prétexte qu’elle avait, à l’âge de dix-huit ans, invité son amoureux dormir à la maison? Alors que mon frère, au même âge, se voyait congratulé s’il ramenait une conquête dans son lit!

Et que dire de cet oncle, qui me confia un beau jour que ma sœur était le déshonneur de la famille et qu’il ne voudrait pas être le père d’une telle fille!

Je vous le demande : sommes-nous vraiment si évolués comparativement aux lanceurs de pierres d’Afghanistan, du Nigeria et du Soudan? Sommes-nous à ce point blanchis de toute influence religieuse, pour oser accuser de barbarisme et d’inhumanité les auteurs, complices et adhérents des crimes d’honneur commis dans ces pays « reculés »? Car il n’y a qu’un pas à faire et qu’une pierre à saisir pour réaliser les fantasmes misogynes toujours bien présents dans l’esprit de certains de nos pères et de nos frères. Prenons donc soin de nous regarder en face d’abord, car l’hypocrisie ambiante et la désignation du monstre étranger ne nous fait certes pas progresser dans la bonne direction.

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