Née un 27 octobre

White silence de Pavel Tereshkovets, série

Son sandwich était froid et seule l’extrémité avait été grignotée. Après un moment à fixer sans grand intérêt le panini, Élie entreprit de l’éventrer pour en extirper le précieux fromage. Il se sentit soudain nauséeux à la vue du triste spectacle et se ravisa, repoussant plutôt l’assiette où gisait l’objet de son dégoût. Jeanne leva alors les yeux pour les replonger aussitôt dans son bol de salade. Jeanne. La fille-bulle assise en face de lui.

–     Je suis fatiguée de perdre pied chaque fois que je la regarde.

Élie n’ajouta rien. Il connaissait les règles. Interdiction souveraine de manifester toute forme de pitié. Interdiction absolue de lui tapoter la main ou de lui caresser l’épaule. Et comme il ne trouva aucun commentaire assez rêche, du genre qui ne manquait jamais de la faire rire, il se tint à l’écart du drame qui se jouait devant lui, dans la tête de cette jeune femme redoutable au cuir fragilisé.

En l’observant à demi livrer ses combats intérieurs, il se mit à penser qu’il aimait presser sa vie contre celle de Jeanne. Il se sentait humain. Tout simplement. Vaincu. Percé à jour devant elle qui n’avait peur de rien, pas plus de ses secrets que de ceux des autres.

–          Je me vois en toi.

–          Moi, me vois-tu?

Ils réglèrent l’addition et sortirent, puis marchèrent en silence jusqu’au parc. Élie se dirigea vers un banc, le même où il attendait Jeanne chaque samedi après-midi. Il sortit un livre de sa poche et se retourna pour voir Jeanne traverser la rue en direction du centre d’hébergement. Les mains et le visage enfouis dans son manteau, elle avançait avec cette grâce étrange qui la caractérisait entre toute. Élie aurait pu jurer à cet instant précis que ni lui ni aucun des passants n’existaient. Il n’y avait que Jeanne, isolée du monde, à l’abri du temps et des mots.

***

Jeanne entra dans la chambre et s’approcha de sa mère, l’enserrant de son regard tourmenté. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite. Assise près de la fenêtre, Rose fixait le vide, voûtée comme un pantin docile.

–          Bonjour Rose. Comment allez-vous aujourd’hui?

Jeanne vit le visage de sa mère se raidir alors qu’elle se penchait devant le fauteuil roulant pour la saluer. « Évitez les familiarités le plus possible », l‘avait conseillée l’infirmière, fidèle à son habitude. Elle lui replaça quelques mèches de cheveux, malgré l’inconfort que cela entraînait dans le corps court-circuité de Rose.

Jeanne tourna le fauteuil de sa mère et s’assit face à elle, sur le lit. Elle la dévisageait.

–          Maman… Maman, c’est moi.

Le visage inhabité de sa mère. Avait-elle déjà été jolie? Jeanne n’arrivait plus à savoir. En étudiant les traits avachis, usés par une vieillesse précoce, elle se dit que sa mère n’avait toujours été qu’un vaste désert, au milieu duquel se recroquevillaient deux pupilles neutres et éteintes.

Jeanne pleurait. Sans aucune violence, comme si cela allait de soi. Elle pleurait sa mère qui n’était pas vraiment morte. Sa mère qui la voyait mais ne la regardait plus, ne la reconnaissait plus.

–          Maman, regarde-moi. Dis-moi que tu me vois.

Elle lui tenait maintenant les mains pour forcer un rapprochement. Mais le silence emplissait de nouveau la pièce.

Un haut-le-cœur la saisit devant l’apathie de sa mère. Elle croyait sentir le lit, le plancher se dérober sous le poids de son existence. « Elle me boit avec ses grands yeux… Elle m’aspire dans son vide », pensa-t-elle en se cramponnant au matelas pour ne pas glisser. Rose demeurait imperturbable.

Jeanne alla puiser dans la fureur sourde que son corps réprimait afin de se ressaisir. Elle se leva d’un bond, contourna le fauteuil et se tint un moment derrière sa mère, les idées vagues. « Pourquoi me fais-tu cela, maman? », la questionna-t-elle sans mot dire, fixant un point imaginaire sur le mur. Elle s’agrippa à la chaise et murmura à l’oreille de l’impotente : « Un peu d’air frais vous fera le plus grand bien, Rose. N’êtes-vous pas d’accord? » Elle serrait les dents et envisageait de pousser le fauteuil jusqu’à la porte lorsqu’une infirmière fit irruption dans la pièce. Jeanne lui adressa un sourire furtif, que l’infirmière ne sembla pas remarquer.

–          Bonjour Madame Rose, s’annonça-t-elle. Alors, vous avez de la grande visite aujourd’hui?

–          Je pensais justement… Enfin, nous allions sortir pour une promenade…

–          Mais oui, faites, mesdames, faites!

La femme aida Jeanne à couvrir sa mère de son pardessus, déposa une couverture chaude sur ses genoux et leur souhaita une agréable balade.

–          Nous serons revenues pour l’heure du repas, signifia Jeanne tout en s’éloignant dans le couloir.

Jeanne laissa échapper un soupir alors que les portes de l’ascenseur se refermèrent. « Nous serons bientôt seules, maman. M’entends-tu? » Elle lui comprima l’épaule jusqu’à ce qu’elle obtint une réponse satisfaisante. Rose gémissait faiblement.

À l’extérieur, le vent balayait les feuilles mortes dans tous les sens. Jeanne remonta le col de son manteau et descendit l’allée d’un pas régulier, devancée de sa mère malade. En traversant le boulevard, elle aperçut Élie sur le banc de parc et se hâta à sa rencontre.

–          Allons-y.

***

Rose sentait l’air frais lui pincer les narines et les bourrasques automnales se mêler à son effroi. Elle avait 8 ans. Sa mère la ramenait du parc où elle avait tardé en la tirant si fort par la main, qu’elle en avait tout le bras endolori. « Non maman… je suis désolée… je ne voulais pas maman… » Arrivées à la maison, Rose essaya de contenir ses larmes, mais la douleur qu’elle ressentait était trop vive, et elle n’eût bientôt plus le contrôle sur ses pleurs. « Qu’est-ce que tu as encore à pleurnicher ma petite écervelée? Tu ne m’as pas fait assez de misères? » Rose baissa les yeux, tenta d’apaiser son chagrin quelque peu et se lamenta avoir mal au bras. « Pauvre petite Rose! Mais je connais un sacré bon moyen de changer le mal de place, moi! » Et sa mère lui empoigna les cheveux avec violence, les tirant sans répit jusqu’à ce que les larmes de Rose se furent asséchées toutes.

Une jeune femme parlait à Rose. Elle ne la connaissait pas, mais quelque chose dans le ton de sa voix lui rappelait sa fille. Sa belle Jeanne… Il y avait si longtemps qu’elle ne l’avait pas vue. Soudain, quelqu’un la pinça. « Maman, regarde! Regarde mon dessin! » Rose implora sa fille de la laisser dormir encore une heure et d’aller jouer avec la petite voisine. Mais Jeanne était têtue et refusa d’obéir. « Maman! Viens dessiner avec moi! » Rose se leva, suivit Jeanne dans la cuisine et se prépara un café.

Une jeune femme et un jeune homme qu’elle n’avait jamais vus la portaient en haut d’un grand escalier. Rose ne savait plus où elle était. Où l’emmenait-on ainsi? Puis des paroles, un tas de paroles, « Madame Rose, Madame Rose », mais qui était la dame au nom curieux? Et cette odeur de sauge, soudain, et le bruit de l’eau qui coule, et les mains tirant sur ses vêtements. Rose aurait voulu qu’on la laissât seule dans sa chambre, seule avec son livre de contes et sa poupée, seule pour qu’elle puisse enfin dormir d’un sommeil paisible, sans les cris et les coups contre la porte. Mais sa mère hurlait de plus belle, et Rose priait le Seigneur de la délivrer du mal.

***

Élie aida Jeanne à déposer sa mère sur une chaise et offrit de la dévêtir. « Va plutôt lui couler un bain. Un bon bain chaud, n’est-ce pas Madame Rose? Rien de tel qu’un bain chaud après une promenade par un temps frais. » Élie quitta la pièce, les laissant seules. Jeanne entreprit de retirer à sa mère tous ses vêtements, à commencer par son manteau de lainage, si râpeux sur la peau. Le corps rigide, Rose ne réagissait pas à son nouvel environnement. « Venez Madame Rose. Élie vous a coulé un bain chaud, juste pour vous. »

L’eau brûlante, d’abord. Ses chevilles incendiées dans l’eau trop chaude. Puis ses cuisses, son ventre, son corps tout entier plongé dans un brasier liquide. Des mains contre sa tête. Sa tête sous l’eau, l’odeur de sauge emplissant ses poumons. Une femme lui massant les cheveux. Délicatement. Les yeux fermés de Rose. Les secousses foudroyantes dans son corps. Son souffle interrompu. L’enfant à naître comme épicentre de ses tremblements.

Jeanne shampouinait les cheveux de sa mère avec soin, lui murmurant des choses douces. « Maman, te souviens-tu quand j’étais petite? J’aimais tant prendre mon bain avec toi et te savonner la tête. T’en souviens-tu maman? »

Élie tenait fixement les jambes de Rose dans la baignoire. Il regardait Jeanne. Elle était si belle, il la désirait avec tant d’ardeur. Il contemplait ses seins se balancer au-dessus de la malade et aurait voulu s’en emparer pour lécher la peau blanche et parfumée. Un goût de sang se répandit dans sa bouche alors qu’il se mordait la lèvre pour ne pas crier. Les mamelons, le sexe inondé de Jeanne. L’érection douloureuse dans son pantalon.

Des mains retenaient Rose sous la surface. Elle n’arrivait plus à respirer entre les secousses. Des hurlements contenus transperçaient ses os, lui broyaient la chair avec une insistance à chaque seconde renouvelée. Rose voulait qu’on arrachât l’enfant de son corps, et priait le Seigneur de la délivrer du mal.

Jeanne relâcha le cou de sa mère. Le néant dans ses yeux s’était cristallisé. Elle se tourna vers Élie et échangea avec lui un regard amoureux. « Je suis née un 27 octobre », pensa-t-elle. Elle lui souriait.

2 réflexions sur “Née un 27 octobre

    • Triste maladie que celle d’Alzheimer. Une oeuvre sur le sujet que j’affectionne tout particulièrement est le film britannico-américain Iris, émouvante biographie d’Iris Murdoch, écrivaine anglaise décédée en 1999 de la maladie. À voir et revoir.

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